Le cœur civique de Bagdad abritant Nasb al-Hurriyah, le monumental bas-relief en bronze de Jawad Saleem et Rifat Chadirji commémorant l'histoire moderne de l'Irak.
La place Tahrir (Sahat al-Tahrir), ou place de la Libération, constitue le cœur civique de Bagdad. Située dans le quartier d'Al-Rusafa, sur la rive orientale du Tigre, cette vaste esplanade publique marque le confluent de la rue Al-Sa'doun avant l'accès au pont Al-Jumhuriya. Bordant l'extrémité est de la place se dresse le monument le plus emblématique de l'Irak du XXe siècle : la frise en bronze intitulée Nasb al-Hurriyah (le Monument de la Liberté). Né de la collaboration entre le sculpteur Jawad Saleem et l'architecte Rifat Chadirji, ce monument incarne la nation irakienne moderne tout en puisant ses racines dans l'art antique mésopotamien.

Origines historiques et la révolution de 1958
L'emplacement de la place de la Libération a été aménagé en 1937 sous la monarchie hachémite sous le nom de place de la Reine Alia (Sahat al-Malika Alia). Le site a acquis une dimension politique majeure au lendemain de la révolution du 14 juillet 1958, lorsqu'un coup d'État militaire conduit par le général de brigade Abd al-Karim Qasim renversa la monarchie pour proclamer la République d'Irak.
Afin de célébrer cette transition politique par un mémorial national, le gouvernement de Qasim fit appel à Rifat Chadirji, chef de file de l'architecture moderniste dans le pays, et à Jawad Saleem, fondateur du Groupe d'art moderne de Bagdad (Jama'et Baghdad lil Fen al-Hadith). Bien que Qasim souhaitât un emblème glorifiant le nouveau régime et réclamât son propre portrait sur la frise, Saleem refusa formellement. Il conçut à la place une œuvre humaniste dédiée aux luttes, aux épreuves et aux espoirs du peuple irakien.

Vision architecturale et collaboration
La conception du Monument de la Liberté s'est forgée au fil d'échanges denses entre Saleem et Chadirji. Saleem envisageait initialement d'installer la frise au niveau du sol afin que les passants puissent côtoyer et toucher les figures. Chadirji objecta que la largeur des avenues de Bagdad et l'intensité du trafic nécessitaient une structure surélevée pour garantir la visibilité de l'œuvre depuis toute la place et les voies d'accès au fleuve.
Chadirji dessina un pylône rectangulaire revêtu de travertin beige clair, s'étirant sur 50 mètres de long et 10 mètres de haut, suspendu à 6 mètres du sol par deux piliers massifs. Telle une bannière horizontale ouverte, cette paroi sert d'écrin aux bas-reliefs en bronze de Saleem. L'édifice s'interpose entre le rond-point et le parc Al-Umma (Hadiqat al-Umma), qui abrite par ailleurs une mosaïque murale en céramique du peintre Faiq Hassan et la statue de la Maternité de Mohammed Ghani Hikmat.
Saleem réalisa les modèles en bronze à Florence, en Italie, travaillant dans des conditions de fonderie épuisantes. Il subit une crise cardiaque fatale à Bagdad en janvier 1961, à l'âge de 41 ans, avant même l'inauguration du monument. L'achèvement de la fonte et l'assemblage final furent menés à bien par son épouse, l'artiste Lorna Saleem, et le sculpteur Mohammed Ghani Hikmat. L'ouvrage fut ouvert au public plus tard cette même année.

Décryptage de l'épopée de bronze : Istilham al-Turath
Nasb al-Hurriyah se compose de 14 groupes sculptés en bronze réunissant 25 personnages, un taureau furieux et un cheval cabré. S'étendant sur 50 mètres, le relief est agencé à la manière d'un vers d'écriture arabe classique, se lisant de droite à gauche en trois actes distincts :
- Lutte et assujettissement (droite) : La première section illustre les souffrances endurées sous le joug de la tutelle étrangère et de la misère. Les figures expriment à la fois douleur et résolution : un taureau entravé figure la force contenue, une mère endeuillée berce son enfant et un ouvrier ployé porte un lourd fardeau.
- La rupture révolutionnaire (centre) : L'intensité dramatique culmine au centre, où un travailleur insurgé brise les barreaux d'une prison et pulvérise ses chaînes pour conquérir la liberté. Un martyr gît à terre tandis qu'un cheval s'élance vers l'avant, symbolisant la force irrésistible du mouvement populaire.
- Paix, labeur et renaissance (gauche) : La fresque s'achève sur l'édification pacifique et la prospérité civique. Des femmes portent des gerbes de blé et des rameaux d'olivier, un ouvrier tient un engrenage industriel et des familles se dressent unies face à l'avenir.
Saleem a fondé cette composition sur l'istilham al-turath (l'inspiration tirée du patrimoine), mariant l'abstraction moderne aux traditions du relief mésopotamien. Le faible relief et l'élongation des silhouettes renvoient aux gravures assyriennes et babyloniennes, tandis que les motifs décoratifs font écho aux miniatures abbassides de Yahya al-Wasiti au XIIIe siècle.

Épicentre de la vie civique moderne
Au fil des décennies, la place Tahrir est demeurée le principal lieu de rassemblement populaire de Bagdad. Elle a accueilli défilés militaires, cérémonies nationales et manifestations publiques sous les régimes successifs. Le monument a également été reproduit sur la monnaie irakienne, notamment sur les billets de 250 et 10 000 dinars.
En octobre 2019, la place Tahrir s'est imposée comme le foyer central du mouvement de contestation de Tishreen. Des foules considérables s'y sont réunies pour réclamer réformes institutionnelles, emplois et services publics dignes. L'immeuble désaffecté de 14 étages du « Restaurant turc », faisant face à la place, est devenu un avant-poste d'observation surnommé « le mont Uhud » par les manifestants. Postes de secours bénévoles, cantines populaires et triporteurs tuk-tuks ont transformé l'esplanade en une cité citoyenne vivante, dont Nasb al-Hurriyah formait l'icône visuelle majeure.
Visiter la place Tahrir : informations pratiques
- Localisation : Quartier de Bab al-Sharqi, district d'Al-Rusafa, Bagdad. À l'extrémité orientale du pont Al-Jumhuriya.
- Accès : La place Tahrir est un espace public ouvert, accessible gratuitement 24h/24.
- Meilleurs moments pour visiter : Le matin tôt et la fin d'après-midi offrent une lumière rasante qui fait ressortir le modelé du bronze. En soirée, les riverains affluent vers le parc Al-Umma attenant.
- À voir aux alentours : Promenade dans le parc Al-Umma pour admirer la mosaïque de Faiq Hassan, traversée du pont Al-Jumhuriya vers les rives du Tigre ou découverte des marchés animés de la rue Al-Sa'doun.
- Conseils aux voyageurs : Une tenue sobre et modeste est recommandée au centre de Bagdad. Faire attention à la circulation automobile dense autour du carrefour giratoire. La photographie du monument est autorisée ; il convient de ne pas pointer les objectifs vers les postes de contrôle sécuritaires.
Sources
- Wikipedia : « Nasb al-Hurriyah » — Dimensions, matériaux, historique et commande artistique confiée à Jawad Saleem (consulté en 2025).
- Wikipedia : « Liberation Square, Baghdad » — Histoire urbaine de la place Tahrir, du parc Al-Umma et des mobilisations citoyennes de 2019 (consulté en 2025).
- Wikipedia : « Jawad Saleem » — Biographie de Jawad Saleem, Groupe d'art moderne de Bagdad et synthèse entre patrimoine mésopotamien et modernité (consulté en 2025).
- Wikipedia : « Rifat Chadirji » — Philosophie architecturale du régionalisme international et réalisations civiques à Bagdad (consulté en 2025).
- Wikipedia : « Mohammed Ghani Hikmat » — Récit historique de la fonte du bronze de Nasb al-Hurriyah et achèvement du monument après la disparition de Saleem (consulté en 2025).
❓Frequently Asked Questions
Here are answers to frequently asked questions about the content above
Le Monument de la Liberté (Nasb al-Hurriyah) est une œuvre publique monumentale située sur la place Tahrir à Bagdad. Conçu par le sculpteur Jawad Saleem et l'architecte Rifat Chadirji pour commémorer la révolution républicaine de 1958, il compte 14 groupes de bas-reliefs en bronze sur une dalle en travertin de 50 mètres.
Le monument a été imaginé par le sculpteur Jawad Saleem en collaboration étroite avec l'architecte Rifat Chadirji. Après la disparition prématurée de Saleem en janvier 1961, la fonte des bronzes et la pose finale ont été achevées par Lorna Saleem et le sculpteur Mohammed Ghani Hikmat.
La composition se lit de droite à gauche comme une ligne de poésie arabe : elle s'ouvre à droite par les scènes de lutte et d'oppression, atteint son paroxysme au centre avec le bris des barreaux de prison, et s'achève à gauche par des tableaux de paix, d'agriculture et de renouveau civique.
La place Tahrir se trouve dans le quartier de Bab al-Sharqi, dans le district d'Al-Rusafa, sur la rive orientale du Tigre, à la jonction de la rue Al-Sa'doun et du débouché du pont Al-Jumhuriya.
La place Tahrir a constitué le cœur névralgique du mouvement de protestation citoyen d'octobre 2019 en Irak contre la corruption, la place et la tour voisine du Restaurant turc devenant des symboles majeurs d'expression populaire.
Oui, la place Tahrir est un espace public en accès libre à toute heure sans droit d'entrée. Les visiteurs peuvent y contempler le monument et le jardin Al-Umma, tout en restant attentifs au trafic routier et en évitant de photographier les postes de contrôle sécuritaires.